6 mai 2019

Regard de photographe (partie 1) Cora Portais

La photographie et la/le photographe tiennent un rôle primordial dans la communication. Les photographes sont porteurs d’une grande responsabilité, étant en lien direct avec les sujets sur lesquels ils communiquent. Les témoignages des photographes Cora Portais et Johanna de Tessières éclairent ainsi sur la spécificité de la photo dans le secteur du développement.
Cec

Cora Portais est une photographe franco-sénégalaise. Elle a étudié à The Market Photo Workshop, une école sud-africaine basée  à Johannesburg et qui s'engage à la formation de photographes africains en Afrique.

En 2014 elle a travaillé sur un projet photographique qui explorait l'accès à l'éducation pour les enfants albinos à Tambacounda, l'une des régions les plus chaude du Sénégal. Pour ce projet intitulé "Clair-Obscur" elle a collaboré avec la Banque Mondiale et son treavail a  été exposé à Dar es Salaam en Tanzanie et à Nairobi au Kenya. Son objectif était d'informer la communauté internationale de l'injustice quant à l'accès à l'éducation et à la santé dans cette région et d'évoquer ce sujet au delà du Sénégal.  Elle a également travaillé sur un projet documentaire intitulé "Who am I?" à Johannesburg en Afrique du Sud. Le but de ce projet était de montrer un autre point de vue sur le même sujet (l'accès à l'éducation pour les enfants albinos) dans un autre lieu mais sur le même continent. Son travail a été présenté durant la conférence internationale sur l'albinisme en Afrique du Sud en partenarait avec l'Open Society Foundation et la Banque Mondiale.

Selon Cora le photographe est porteur d’une grande responsabilité lorsqu’il photographie des personnes et il faut en avoir conscience.

Vous pouvez aller vous promener sur son site internet https://coraportais.photoshelter.com/index

La responsabilité du photographe

Le photographe doit se poser la question : quel est mon pouvoir? Comment est ce que je me situe ? C’est un pouvoir, on témoigne de quelque chose, on représente les gens et on ne peut pas faire n’importe quoi ! Il faut se demander: comment je le fais? Parce que imaginons: je me dis je vais te prendre en photo, je vais prendre juste une image de toi et cette image va représenter qui tu es. Et je vais décider de te prendre en photo quand tu sors du lit et que tu n’es pas coiffée. Mais c’est cette photo que je vais montrer au reste du monde. Ca ne va pas! La responsabilité c’est de se dire : est ce que je prend une photo ou plusieurs, est ce que je fige une personne, une situation, une crise humanitaire? Bien sur que l’on fera toujours des choix et que l’on ne pourra jamais tout représenter ! 

Quand on traite en photo un sujet, il faut connaitre un peu, faire des recherches, il faut savoir de quoi parle t-on. Ce n’est pas une question d’identité, c’est une question de démarche. C’est un dialogue global. A un moment donné ça ne peut pas être toujours la même personne qui parle, qui raconte sa vision des choses. L’histoire n’est jamais vécue de la même manière.

Impact de la technique photographique sur le message renvoyé par une image

La façon dont est prise une photo en dit long sur le sujet: quand on prend une photo d’un enfant et qu’on ne se met pas à la même hauteur, c’est qu’on ne se met pas à son égal. Prendre du dessus, cela montre aussi une supériorité, c’est inconscient. Si l'on prend une photo en contre plongée : on dignifie la personne.

Il y a un autre problème dans les photos véhiculées par les ONG: souvent les photos ne sont pas naturelles, les gens posent, ils ont conscience du photographe, donc c’est posé, ils performent. Cela n’a rien de documentaire, cela ne reflète pas forcément la réalité.

Dans le cas d’une situation d’aide humanitaire d’urgence trouves-tu justifiée l’utilisation d’images choquantes pour répondre à des objectifs précis dans un temps court : informer et surtout mobiliser ?

Non. je ne trouve pas ça justifié. C’est tout un modèle, toute une culture de l’image qu’il faut changer. Il faut d’avantage considérer les sujets, considérer le public, considérer que le public est capable de voir autre chose que toujours le même type d’images. C’est comme le journalisme on est inondé d’informations, avec les réseaux sociaux,. Mais ça veux pas dire qu’on doit enlever de l’espace journalistique toutes les enquêtes de terrain, des gens qui vont sur le terrain pendant des mois. Les gens sont capables de lire aussi, c’est important. Utiliser une image qui choque parce qu’on est dans l’instantanéité: pour moi c’est pas bon. Il faut changer même un modèle de pensée.

Persistance de représentations négatives voire figées du continent africain ans les campagnes de communication des ONG?

Ca dépend des ONG , ça dépend du positionnement. On est enfermé dans une vision alors que l’on pourrait faire les choses différemment. C’est simplement parce que le modèle est comme ça et qu’on le perpétue. Il y a l’idée  que si on veut toucher les gens sur l’Afrique il faut utiliser des photos spécifiques par exemple la photo typique qu’on voit tout le temps dans la communication des ONG c’est la photo prise d’un enfant, de haut, avec de grands yeux.

Quelles solutions?

Il faut changer le regard, changer de perspective, réfléchir à la position de laquelle on vient prendre des photos. Il faut aussi laisser l’Afrique se raconter autrement.

Souvent lorsqu'on raconte l’histoire il y a un point de vue très ethnocentrique. Pour un photographe ce n’est pas une question d’identité mais une question d’être capable de sortir de sa zone de confort. Ce n’est pas tant la technique mais plutôt sortir de ses appartenances pour aborder un sujet. On ne peut pas aborder un sujet sans partir de quelque part. Même un photographe français qui photographie en France: on pourrait penser qu'il a plus de légitimité car il est français en France mais non! Si il fait un photo reportage sur des pêcheurs, il n’a jamais été pêcheur, donc il faut bien se poser la question, il faut sortir de son appartenance, de ses préjugés. 

Je n’ai aucun problème avec le fait qu’il y ait des photographe étrangers qui viennent en Afrique pour raconter l’Afrique, ça ne me dérange pas c’est super ! Mais je trouverais ça génial qu’il y ait des photographes africains qui viennent photographier l’Europe! Malheureusement ce n’est pas équilibré. Il y a aussi beaucoup de  photographes africains très talentueux, qui ne sont pas connus, mais qui racontent leur histoire. 

J’avais un ami en Afrique du sud qui habitait dans des habitats très précaire, des « informal settlement »  et il a documenté sa vie. Il n’est pas parti documenter la vie des gens à Bruxelles, il a documenté sa communauté, là où il vit. Et son travail est extraordinaire, mais il n’a pas forcément  de visibilité. Ce sont des jeunes qui ont du talent, qui ont des choses à dire, qui ont besoin de raconter, de s’exprimer, de dire leur histoire, de parler de la complexité de leur pays.

Concernant les Township, il y a des gens qui les documentent, pourquoi est ce que l'on n'utilise pas cette matière la? Cette vision qui est complètement différente de celle que l’on voit actuellement. Par contre on va envoyer des photographes occidentaux débarquer la bas, ils ne connaissent pas, ils ne sont pas forcément à l’aise.

C’est ce déséquilibre qui fait dire: laissons l’Afrique se raconter ! C’est une question d’équilibre. Il y a des gens qui font du travail, qui documentent leur travail et qu’on ne montre pas. C’est une question de visibilité. L’image que l’on renvoie de l’Afrique est souvent à travers une perspective occidentale, exotique, misérabiliste ou alors à l’inverse trop positive.

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