9 septembre 2026

Mondial 2026 : le match face au racisme n'est pas terminé

Le rideau est tombé sur la Coupe du monde 2026 le 19 juillet dernier, avec le sacre de l'Espagne face à l'Argentine. Après quatre ans d'attente, cette édition devait célébrer la passion du football et rassembler tous les supporters du monde. Elle aura surtout, une fois de plus, mis en lumière un mal profondément enraciné : le racisme. Des tribunes aux réseaux sociaux, jusque dans la sphère politique, les injures racistes se sont multipliées tout au long du tournoi. Les cas de joueurs « racisés » et de personnalités noires ciblées démontrent un racisme omniprésent et assumé envers les communautés noires. Loin d'être de « simples dérapages », ces actes s'inscrivent dans des antécédents coloniaux plus profonds, et le coup de sifflet final n'y change rien.
Cec

Dès la qualification de la France face au Paraguay en huitièmes de finale, Kylian Mbappé a subi un véritable lynchage en ligne. Les polémiques autour du capitaine français ont mis en pleine lumière le racisme décomplexé qui a traversé la compétition.

« Un Camerounais colonisé… Ce sont des chimpanzés » : ces propos ont été proférés à son égard par Céleste Amarilla, sénatrice paraguayenne. Pendant plusieurs jours, elle a multiplié les déclarations injurieuses et déshumanisantes, provoquant une vague d’indignation internationale, avant, plus grave encore, de réclamer des excuses au footballeur après sa réponse. Dans un communiqué publié le 6 juillet 2026 sur le site de l’ONU, Thameen Al-Kheetan, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, a qualifié ces messages de « propos ignobles ». La Fédération française de football a annoncé avoir engagé des poursuites judiciaires ; Emmanuel Macron a lui aussi apporté son soutien au joueur. Reste à savoir si ces procédures aboutiront, une fois l’attention médiatique retombée avec la fin du tournoi.

Pour les communautés afro-diasporiques, ces attaques ont été révélatrices d’une réalité trop souvent silenciée : quels que soient leurs accomplissements, les personnes afro-descendantes demeurent exposées aux discriminations. La réussite sportive n’a épargné à Mbappé ni les insultes ni la déshumanisation. Cet épisode restera l’un des symboles du climat raciste de ce Mondial, dénoncé notamment par le Brésil auprès des instances internationales. Lorsqu’une élue convoque un imaginaire colonial pour attaquer un sportif noir, elle ne fait pas un « dérapage » : elle réactive et légitime des discours racistes dans l’espace public.

Le mythe d’une Argentine et d’un Paraguay « blancs »

Cette insulte n’est pas tombée du ciel : elle s’inscrit dans une histoire longue. Contrairement au récit dominant, l’Argentine et le Paraguay ont tous deux connu d’importantes populations d’origine africaine, arrivées dès la période coloniale.

L’Argentine est aujourd’hui présentée comme un pays presque exclusivement européen. Cette image est pourtant le fruit d’une construction politique délibérée : au XIXe siècle, le gouvernement argentin a encouragé une immigration massive en provenance d’Europe, dans l’objectif assumé de bâtir un récit national fondé sur le « blanchiment » du pays. Les populations autochtones et afro-argentines ont alors disparu des discours officiels et des manuels scolaires, sans jamais disparaître réellement du pays : comme le rappellent les historiens, elles ont été invisibilisées, pas effacées. Dans un article publié le 26 juin 2026 sur son site, l’association Tous Créoles souligne que l’Argentine a choisi d’oublier les afro-descendants dans le recensement national.

Cette Argentine-là, qui s’est hissée jusqu’à la finale avant de s’incliner face à l’Espagne, portait donc sur le terrain le prestige d’un roman national qui continue d’occulter une partie de son histoire. Un précédent éclairant : en 2024 déjà, une vidéo de joueurs argentins visant leurs homologues français avec un chant raciste avait fait polémique. L’avocat et militant antiraciste Alejandro Mamani, du collectif Identidad Marrón, avait alors rappelé que « le racisme auquel nous faisons face en Argentine est bien plus complexe qu’une simple chanson ».

Le constat vaut également pour le Paraguay, où l’image d’une nation homogène a longtemps prévalu, laissant peu de place à la mémoire des populations africaines et afro-descendantes. Cette invisibilisation historique continue aujourd’hui de nourrir les préjugés raciaux dans les deux sociétés, et elle éclaire directement les mots employés par la sénatrice Amarilla contre Mbappé.

Une campagne virale, un stéréotype hérité

En parallèle de ce harcèlement, une campagne virale s’est développée autour de l’attaquant français pendant tout le tournoi : des milliers de vidéos générées par intelligence artificielle l’ont comparé à un maréchal, parfois vêtu d’un uniforme militaire, affublé du surnom de « dictateur ». Ces montages ont construit l’image d’un meneur intransigeant régnant sur les Bleus, une équipe qui, on le sait désormais, s’est finalement inclinée en demi-finale face à l’Espagne puis a terminé quatrième après sa défaite 6-4 contre l’Angleterre lors de la petite finale.

Beaucoup d’internautes n’y ont vu qu’un ressort humoristique lié au charisme du capitaine. Cette viralité soulève pourtant un autre enjeu : elle a contribué à renforcer des stéréotypes profondément ancrés sur « l’homme noir », notamment l’idée que l’autorité qu’il exerce serait perçue non comme du leadership, mais comme un comportement intimidant. Dans son ouvrage La construction de la masculinité noire : la suprématie blanche hier et aujourd’hui, la sociologue Abby L. Ferber analyse comment les hommes noirs sont fréquemment associés, dans l’imaginaire collectif, à l’agressivité, à la violence ou à une force physique perçue comme menaçante. Ses travaux ne portent pas directement sur Mbappé, mais ils offrent une grille de lecture utile pour comprendre le phénomène : les contenus viraux ont transformé son rôle de capitaine (donner des consignes, recadrer le jeu) en un prétendu pouvoir autoritaire, réactivant des imaginaires hérités de l’histoire coloniale.

Cette ambiguïté illustre l’une des difficultés majeures de la lutte contre le racisme aujourd’hui : certaines publications, dès lors qu’elles circulent sous forme de mèmes, ne sont plus perçues comme offensantes, brouillant la frontière entre plaisanterie et stéréotype racial.

Le racisme, à la première loge dans les tribunes et sur le terrain

Mbappé n’a pas été le seul visé. Le streamer américain IShowSpeed a lui aussi subi des agressions racistes venues du camp argentin : une première vidéo, diffusée par le créateur de contenu, montrait un supporter le comparant à un singe à travers une insulte ; lors d’un autre match, une fan a été filmée en train de mimer un singe en le regardant droit dans les yeux. Face à ces images, la FIFA a ouvert une enquête et condamné ces faits dans une publication officielle, sans que l’on sache, à ce jour, quelles suites concrètes y ont été données. Ces gestes n’en portent pas moins une forte charge symbolique : ils renvoient à l’une des formes les plus anciennes de racisme, l’animalisation, qui consiste à remettre en cause l’humanité même des personnes noires.

Sur le terrain aussi, la dénonciation a eu un prix. Hossam Hassan, sélectionneur de l’Égypte, a effectué le geste officiel de dénonciation des actes racistes lors d’un match face à l’Argentine, ce qui lui a valu un carton jaune, illustrant combien l’acte même de signaler le racisme peut être sanctionné dans l’enceinte sportive.

Une explosion des injures racistes en ligne

Dès le début du tournoi, de nombreuses publications abusives ont été recensées sur les réseaux sociaux. Selon une analyse publiée par la FIFA début juillet 2026, 11 % de ces commentaires étaient spécifiquement racistes, un chiffre treize fois supérieur à celui enregistré lors de l’édition Qatar 2022. Il reste à savoir si ce taux s’est confirmé, voire aggravé, sur l’ensemble de la compétition ; un bilan final de la FIFA permettrait de mesurer si le phénomène s’est amplifié à mesure que le tournoi avançait vers sa phase finale.

Une gouvernance sous tension

Au-delà des incidents individuels, plusieurs prises de parole ont interrogé la gouvernance même du football mondial pendant la compétition. La délégation française a par exemple été qualifiée d’« effectif de très haut niveau néanmoins sans Français » par l’ex-Premier ministre espagnol Mariano Rajoy, suscitant de vives réactions dans l’Hexagone. De son côté, le secrétaire général du Conseil de l’Europe, Alain Berset, a souligné l’influence croissante des enjeux économiques et politiques sur le tournoi, une manière de rappeler que les polémiques racistes ne se jouent jamais isolément du contexte institutionnel et géopolitique dans lequel elles éclatent.

Des engagements à concrétiser

Au-delà des condamnations publiques prononcées pendant la compétition, Human Rights Watch estime que la FIFA doit désormais passer des déclarations aux actes. L’ONG appelle l’instance à appliquer pleinement sa stratégie de lutte contre le racisme, à mieux protéger athlètes et supporters, et à sanctionner avec la même fermeté les comportements discriminatoires dans les stades et les violences en ligne.

Le risque, maintenant que le trophée a été soulevé et que l’attention médiatique se détourne, est que ces engagements retombent avec elle. Le football se veut le sport le plus universel au monde : il ne pourra porter ce message d’inclusion qu’à condition de regarder en face ses héritages coloniaux, une fois les stades vidés, et de combattre le racisme systémique avec la même détermination hors des terrains que sur la pelouse.

Par Bijou Folly-Nostron.

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