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Mariama BA : Une si longue lettre(58)

Nouvelles Editions Africaines, 1979 (réed. Serpent à plumes - coll. Motifs) - Sénégal

A la mort de son mari, Ramatoulaye se jette sur un cahier et y écrit cette "longue lettre" cec_chroniques_050.jpgadressée à son amie Aïssatou installée aux Etats-Unis. Revenant sur les péripéties de leur longue amitié, elle en profite pour décrire les défis de société qui travaillent l'Afrique actuelle, déchirée entre tradition et modernisme. Ainsi aborde-t-elle, avec une rare sensibilité, la polygamie, les injustices d'une société à castes, l'éducation des enfants, le servage de la femme… Texte incontournable pour tous ceux et celles qu'intéresse la lecture des fictions africaines.

Ibidem, p. 100.Une si longue lettre relate les déboires conjugaux de Ramatoulaye, personnage principal qui en est, à la fois, la narratrice et l'héroïne. Mariée à Modou Fall, député bien connu dans son pays et à qui elle a donné 12 enfants, Ramatoulaye se voit, un jour, imposer brutalement une lycéenne comme co-épouse. Celle-ci a l'âge de sa fille aînée Daba, dont elle est d'ailleurs copine de classe… L'intrusion de cette jeune rivale dans un ménage qui, jusque-là, lui avait procuré toutes les joies de la vie conjugale, est une véritable déflagration pour Ramatoulaye. Elle n'avait rien vu venir et elle est effondrée. Les interrogations lancinantes qui lui torturent l'esprit illustrent son désarroi : "Partir ? Recommencer à zéro, après avoir vécu vingt-cinq ans avec un homme, après avoir mis au monde douze enfants ? Avais-je assez de force pour supporter seule le poids de cette responsabilité à la fois morale et matérielle[1]?".

 

C'est l'heure des bilans et des choix douloureux. Le premier bilan est celui du corps, atout non négligeable pour toute femme : "Ma minceur avait disparu ainsi que l'aisance et la rapidité de mes mouvements. Mon ventre saillait sous le pagne qui dissimulait des mollets développés par l'impressionnant kilométrage des marches (…). L'allaitement avait ôté à mes seins leur rondeur et leur fermeté"[2]. Quant au choix d'un avenir autre, le sien est plus que surprenant. Alors que sa propre famille, ses enfants et ses amis s'attendent à ce qu'elle divorce de Modou, elle choisit de rester, prête à faire face aux humiliations, mesquineries et servitudes de la vie polygamique… Malgré la trahison de son mari, sa tendresse pour lui est restée intacte.

 

Par contre, c'est Modou qui choisira de disparaître : "Il ne vint jamais plus ; son nouveau bonheur recouvrit petit à petit notre souvenir. Il nous oublia"[3]. Jusqu'au jour où Ramatoulaye reçoit de la secrétaire de Modou le coup de fil fatal : "Crise cardiaque foudroyante survenue à son bureau alors qu'il dictait une lettre"[4]. Ramatoulaye, qui n'a jamais cessé d'aimer cet homme qui l'a reniée, accuse le coup. Il faut organiser le deuil, rester digne devant les cachotteries de la belle-famille, aussi bien celle de Modou que celle de Binetou, la jeune rivale.

 

A peine sortie de son veuvage, voilà que les mâles défilent de nouveau chez cette veuve "riche", prêts à conclure une bonne affaire. C'est d'abord le frère aîné de Modou, qui s'accroche à la coutume et veut "hériter" de la femme de son frère, alors qu'il n'arrive pas à nourrir ses trois épouses ainsi que leur nombreuse progéniture. C'est ensuite Daouda Dieng, l'ex-fiancé éconduit jadis, aujourd'hui marié et père, qui n'a pas oublié l'amour de sa jeunesse. Et puis bien d'autres, des jeunes et des moins jeunes. Ramatoulaye renonce à tout engagement dans l'immédiat. Elle choisit de s'occuper avant tout de l'éducation de ses enfants. Pourtant, elle confiera à sa destinataire, en fin de lettre : "Je t'avertis déjà, je ne renonce pas à refaire ma vie (…). L'espérance m'habite". Voilà pour la trame.

 

La première impression que laisse le livre de Mariama Bâ, c'est l'extrême sensibilité avec laquelle l'auteur aborde les problèmes sociaux du Sénégal et de l'Afrique moderne. Née en 1929, Bâ a été elle-même mariée et divorcée. Elle sait donc de quoi elle parle. Ramatoulaye dira à Daouda : " Tu crois simple le problème polygamique. Ceux qui s'y meuvent connaissent des contraintes, des mensonges, des injustices qui alourdissent leur conscience pour la joie éphémère d'un changement"[5]. Quant aux relations entre l'homme et la femme au sein du couple, l'héroïne de Mariama Bâ est très claire : " Je reste persuadée de l'inévitable et nécessaire complémentarité de l'homme et de la femme. L'amour, si imparfait soit-il dans son contenu et son expression, demeure le joint naturel entre ces deux êtres"[6].

 

Mais le livre de Mariama Bâ ne se limite pas à une charge contre la polygamie. Il devient un véritable cri contre toutes les pesanteurs que la tradition fait peser sur les femmes africaines et sur la société dans son ensemble. Ainsi, ses critiques s'adressent-elles également au système des castes, qui a fait par exemple que son personnage Aïssatou ait divorcé, étant donné qu'elle, une fille de "bijoutier", n'avait jamais été acceptée dans la noble famille de son époux, le docteur Mawdo. Le texte revient régulièrement sur la manière d'élever les enfants pour les adapter à la modernité en marche. Quoi et jusqu'où leur permettre, sans passer ni pour une ringarde, ni pour une irresponsable ? La réponse n'est pas simple du fait du conflit entre anciens et nouveaux repères.

 

Mariama Bâ a par ailleurs réussi de merveilleux portraits de diverses générations de femmes évoluant dans la société sénégalaise : les vieilles, aveuglées par une farouche soumission à la tradition (telle la mère de Mawdo) ; les femmes lucides comme Ramatoulaye, qui évoluent dans la génération charnière entre l'ancien et le moderne et les jeunes filles, tantôt prisonnières des ambitions des adultes (telle Binetou, la jeune rivale, que sa mère a précipitée dans le mariage avec un homme de l'âge de son père, uniquement pour sortir la famille de la misère…), tantôt pétries de modernisme et rejetant tout l'héritage ancien. Ainsi en est-il de Daba, la fille aînée de Ramatoulaye. Sa mère est abasourdie par l'indépendance d'esprit dont elle fait montre : "Elle raisonnait cette enfant… Elle avait des points de vue sur tout" . C'est l'image même de la femme qu'elle aurait aimé être.

 

Dès sa parution, ce livre a été reçu comme un texte majeur de la littérature africaine par la qualité de son style et l'acuité des thèmes abordés. C'est désormais un classique incontournable des lettres africaines, qui laissait entrevoir une carrière littéraire prodigieuse pour son auteur, n'eût été sa mort en 1981, quelque mois à peine après la publication de son deuxième roman[8].

Jean-Claude Kangomba

 

 

1BA, Mariama, Une si longue lettre, Dakar, NEA, 1979, pp. 60-61.

2Ibidem, p. 62.

3Ibidem, p. 69.

4Ibidem, p. 8.

5Ibidem, p. 100.

6Ibidem, pp. 129-130.

7Ibidem, p. 107.

8Il s'agit d'Un Chant écarlate, Dakar, Les Nouvelles Editions Africaines, 1981.