Camp de Thiaroye –Ousmane Sembene/Thierno Faty Sow - Alg / Sén/ Tun - 1987 - fiction - (148')
Le temps béni des colonies
Titre : Camp de Thiaroye
Réalisation et scénario : Ousmane Sembene et Thierno Faty Sow
Production :ENAPROC, Filmi Domireew, SATPEC, SNPC
Dates de sorties : 1987
Durée: 148'
Au Sénégal en 1944, un détachement de
tirailleurs arrive au camp de transit de Thiaroye, à Dakar, attendant leur
démobilisation. Revenus d'Europe où ils se sont distingués contre l'occupant
nazi, ils sont accueillis avec les honneurs et les beaux discours d'usage. Mais
leur fierté d'anciens combattants (surnommés la « Force
Noire » !) va bientôt faire place à une terrible désillusion devant
les promesses non tenues, concernant en particulier leur dû (arriéré de solde,
pécule et prime de démobilisation) dont ils ne percevront qu'une maigre partie,
les humiliations et le racisme ordinaire de la hiérarchie militaire encore
composée d'anciens vichystes.
En novembre 1944, tout le bataillon
se mutine et s'empare d'un général français, espérant ainsi régler le problème
dans la non-violence. L'Armée française ne l'entendra pas de cette oreille. La
répression fera 25 morts et de nombreux blessés parmi nos tirailleurs. D'autres
seront emprisonnés. Le film relate en long (2h27 !), en large (tous les
points de vue sont étudiés), en faste (le film est une « grosse »
production épique pour l'époque) et en musique (de jolis accords d'harmonica
accompagnent le métrage) ce qui reste l'évènement le plus honteux de
l'Armée Française au moment de la Libération.
Ousmane Sembene (La Noire de..., Moolaadé)
nous livre ici un véritable et édifiant brûlot dont l'Armée Française ne
ressort pas grandie. Adapté d'une histoire vraie, le récit de Camp de
Thiaroye se déroule dans une époque heureusement révolue (?) où la France
baignait encore dans les clichés des petits noirs du type « Y'a bon
Banania ! ». Héros de guerre vaillants et courageux, propulsés au
front face à l'ennemi allemand... les tirailleurs étaient toutefois jetés dans la
gueule du loup moins pour leur aptitude au combat (pourtant bien supérieure)
que pour être sacrifiés avant les bons soldats blancs. Le courage en plus et la
« bonne couleur » en moins, ils ont beau s'être battus courageusement
à Tripoli et à Paris, nos tirailleurs de la Septième Armée Française acclamés
en héros ne s'en trouvent pas moins à leur retour à Dakar confinés dans un
camp... entouré de barbelés symboliques.
Au-delà du fait divers tragique,
c'est avant tout un bel exemple de l'hypocrisie ambiante que nous montre
Sembene, nous présentant l'Armée Française tout d'abord faussement reconnaissante
(les beaux discours faux-cul du début du film) mais (son vrai visage)
toujours hautaine, condescendante et éminemment raciste envers leurs
« bougnoules » attitrés. Ainsi, devant la possibilité d'un nègre
éduqué, comme l'est notre héros le sergent Aloise Diata, admirateur de l'Adagio
d'Albinoni, un haut gradé français ne peut s'empêcher de faire remarquer :
« Un tirailleur qui écoute de la grande musique, on aura tout
vu ! Aurait-il perdu son tamtam au front ? » La France
aurait-elle donc oublié POURQUOI et contre quelle bête immonde elle se bat en
1944 ? Les préjugés ont la dent dure et l'état major français préfère
évidemment ses petits noirs bien dressés, obéissants, donc ignorants ! Pas
de littérature ni de musique pour ces sauvages !
« ...
On pense encore à toi, Oh Bwana !
Dis-nous
ce que t'as pas, on en a
Y'a pas
de café, pas de coton, pas d'essence
En
France,
Mais des
idées ça on en a
On pense
encore à toi, Oh Bwana !
Dis-nous
ce que t'as pas, on en a... »
Alors qu'il remarque, envieux, que
les G.I. noirs américains sont traités en véritables héros, et que les blancs
français et les blancs américains, c'est « kif kif bourricot », le
Sergent Diata va petit à petit s'indigner et inciter ses amis à la rébellion.
C'est là que l'Armée Française va lancer une insidieuse mini-campagne de
dénigration systématique, traitant leurs héros de dépouilleurs de cadavres, de
collaborateurs de la Gestapo, et iront même jusqu'à les accuser d'avoir été
achetés par les nazis afin de déstabiliser l'empire colonial. Pour les membres
du bataillon, ces accusations sordides sont la goutte d'eau qui fait déborder
la marmite. Une mutinerie semble désormais inévitable. Au petit matin du 1er
décembre 1944, 25 d'entre eux seront massacrés par leur hiérarchie bleu-blanc-rouge.
Un mois plus tôt, on leur réservait un accueil triomphal et une jolie parade.
Douce France, cher pays de notre
enfance, bercée de tant d'insouciance... mais dont les sillons s'abreuvent une
fois de plus d'un sang impur...
"A l'entrée du Camp de Thiaroye, à
quelques mètres des barbelés, un petit panneau arbore fièrement la mention
« Honneur et patrie »... deux termes antinomiques brandis bien
hauts : la sacro-sainte « patrie » s'opposant cette fois-ci au
mot « honneur », un concept qui pour l'Armée Française est donc resté
du petit nègre...